Dans le mur !

Le Mois de la Photo 2019 - Grenoble

7 janvier 2020

Trente ans après la chute du mur de Berlin, le Mois de la Photo à Grenoble revient en 2019 sur les frontières formées par les murs érigés à travers le monde. Quelles significations, quelles blessures ces dispositifs provoquent-ils ?

Photographe résidant dans l’agglomération grenobloise, que pensez-vous de la place donnée à la photo à Grenoble ?

Venant de Paris où j’ai grandie, j’ai longtemps trouvé que la photo tenait une place trop petite ici à Grenoble, par rapport à d’autres disciplines artistiques. En revanche, je suis vraiment satisfaite de voir cette année d’aussi belles photos.  De pouvoir apprécier ce travail documentaire autour d’un sujet aussi central que celui des murs frontaliers, frontières mentales et psychologiques.

Que pensez-vous de cette édition 2019 du Mois de la Photo à Grenoble ?

J’ai pu voir plusieurs expositions, Confrontier présentée à l’ancien Musée de Peinture et L'(In)visible à l’École Supérieure d’Art et de Design de Grenoble. La manifestation est d’une qualité remarquable cette année. C’est très encourageant et stimulant pour tous les photographes, d’ici et d’ailleurs.

La mise en espace des photos compte aussi beaucoup ?

Oui. Absolument. La scénographie restitue la démarche du photographe. La mise en perspective est ici très réaliste. Les murs, où les photos ont été collées, sont bloquants. L’expérience interpelle et renvoie à une émotion brute. On est vraiment dans le mur !
Ce procédé, largement utilisé aux Rencontres de la Photo en Arles, créé toujours un lien intime entre la matière photographique, l’espace et le temps de l’exposition vécu comme « au présent ».  On voit ici certaines séries photo offrir des expériences vraiment immersives. Le travail de Kai Wiedenhöfer apporte une visibilité remarquable à ce problème. J’ai aussi particulièrement appréciée la scénographie consacrée aux photos de David Siodos.

Je voudrais aussi dire combien j’ai aimé les portraits des sans-abris d’Alexandre Chekmenev, éclairés comme des « Rembrandt ». Sentinelles de l’exposition, ils représentent une humanité intemporelle, dépouillée, comme exonérée de tout jugement…

 

Les murs et la guerre, ce sont des sujets que vous connaissez ?

… Oui. Je me souviens notamment d’un voyage entre Israël et Palestine. Deux univers totalement différents coexistaient, à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. D’un côté les gens détendus en maillot de bain, et de l’autre, les check points, les terres perdues, le temps arrêté… Une impression étrange qui m’a traversée également entre Tallinn et Saint-Petersbourg. La frontière entre l’Estonie et la Russie se matérialisait par un changement de coloris, les verts très luxuriants s’évanouissaient en valeurs de gris. Pareil entre Kaboul et Peshawar, des paysages verdoyants, et tout à coup des ruines, et encore des ruines…

Ces images nous renvoient à une réalité glaçante ?

Bien sûr … Il est absolument sidérant de constater qu’aujourd’hui de nombreux murs sont encore érigés dans le monde. L’ouvrage Confrontier/Borders 1989-2018 de Kai Wiedenhöfer, présenté en marge de la manifestation, est un corpus dont l’exposition ne montre qu’une petite partie. Trente ans après la chute du mur de Berlin, alors que nous savons combien ces monstruosités peuvent abimer les hommes … cela continue !

Que peut-on faire contre cela ?

C’est ici que la médiation culturelle intervient et prend sens. A l’instar de celle de Claire Nicolas, que j’ai suivie. Elle permet de restituer le lien d’humanité entre le visiteur et cette réalité, de rétablir le questionnement entre ceux qui sont enfermés et ceux qui peuvent les regarder… Le mur ici ne construit pas. A l’inverse : il démolit.

Murs et frontières
Mois de la Photo 2019 | 30 oct. – 24 nov. 2019
Ancien Musée de Peinture de Grenoble
https://www.maison-image.fr
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